Un oiseau fait ti tit dans les hautes branches d’un tilleul encore décharné, malgré le temps radouci, des violettes discrètement fleuries dans leurs coins, et partout des touffes dressées de vertes lancettes préparant leurs bouquets jaunes, ti tit ! retentit clair, attend, rejoue la note double, pointue, sonore, attend et de loin on lui répond, il change de ton, très précis, autre couleur, to tut ! to tut ! et la réponse au loin, le son bondit, musicale conversation, le soliste entonne une légère variation, plusieurs réponses très loin piquetées, puis comme un triolet d’une sonorité inouïe, répété tel quel réponse venue, et l’on pique dans une autre couleur, deux notes, trois notes, toujours brèves, ciselées. Nous assistons au concert, ébahis, monsieur Nuit, le Jacques et moi (qui suis-je), cherchant à voir – plissant les yeux, tordant le cou – le petit oiseau à queue effilée, dos brun clair dans le soleil, petite tête et bec tout fin mais trop haut pour qu’on ait une image précise. Il varie encore son chant, des gouttes mesurées, rondes, d’autres couleurs, renouvelant le rythme, deux notes, trois notes, jusqu’à quatre. Les réponses lointaines se multiplient, puis il part en rapide fuseau vers un tilleul distant, très haut, trop loin pour notre vue. Mais le chant installé perdure, ou plutôt a révélé quelque chose qui maintenant va perdurer – la musique, jouée des uns aux autres.
Journal de la rivière 15