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dimanche 10 novembre 2024

Les mots se baignaient comme des gamins dans la rivière.
Je les ai surpris alors que monsieur Nuit, endormi sur la rive, laissait sa besace s'ouvrir et déverser son chaos nonchalant et grouillant. Comme des grenouilles ils sautaient dans l'eau, l'un après l'autre, avec des bruits sucés, happés, naissant des vases et des langes entremêlés. Je les devinais frileux et tièdes, dérangés dans leur nudité. Ils fusaient par petits groupes, involontairement lâchés de leur prison, déployaient des petits bras, disparaissaient dans l'obscur manteau du courant.

Je me tiens coi. Ils me prennent pour l'un des leurs ; et ils n'ont pas complètement tort. J'aimerais les rejoindre. Mais je ne sais pas si je suis au passé ou au futur, avant ou après leur temps, quelle est ma mesure, quand dois-je entrer dans le chant, dans le champ. Ou si j'en suis déjà sorti — déjà écrit, ça c'est certain. Je suis un lambeau dans cette eau, comme dans ce sac. Monsieur Nuit est le chef d'orchestre endormi, le chef d'orchestre retraité. Il est une image de moi-même, un collègue d'une autre génération. D'une autre mère.
J'ai perdu beaucoup de mots. Je vois là, aussi, une métaphore de ma mémoire. Je me blottis contre l'épaule de monsieur Nuit et je m'endors.

Je suis nul à la pédale. Mais ce n'est pas encore une priorité de mes apprentissages, pensé-je dans mon sommeil. 

 Journal de la rivière

dimanche 20 octobre 2024

  Je me retrouve dans cette courbe langoureuse des peupliers, en contrebas de la cabane où vivaient Maria, Hector et l'oiseau-chacal.

Ce sont des mots, ce sont des phrases qui dégoulinent des grands draps.
Elles vengent, ces lessives-là, des générations de femmes qu'on avait fait taire — parce que la grande rumeur du savoir tout puissant avait besoin de passer sur elles, de couvrir leur chant, de dominer leur plainte, de se nourrir de leur souffle, de leur chair, de leur baiser. Elles serrent ces draps lourds et trempés sur des fils de fer, à l'aide de pinces à linge qui leur étirent exagérément les oreilles (aux hommes) dans leur colère. La musique se gonfle et s'aiguise, va du raclement aux cris, des murmures, des feulements aux clameurs et au silence. Elles s'échappent de ces draps, le ciel s'en empare.

Pourquoi fais-tu sécher tes écritures, Maria, avait demandé un jour l'homme.

 Journal de la rivière

mercredi 25 septembre 2024

  Elle est d'un vert mat, laiteux, sans reflet sous le ciel mais intensément coloré. J'ajoute cette page au journal de la rivière.
Elle est ici dans une de ses plus grandes largeurs — juste avant le Pont Vieux, qui a quatre arches de pierre, depuis le moyen-âge, elle n'est plus très loin de sa confluence.
Ce vieux journal se laisse maintenant imaginer comme le pavement du square sous mes yeux : ses innombrables petits cubes de pierre ocres roux ou gris, orangés ou bleutés, piquetés de blanc, de rose, tachés de brun ou de rouille, dont aucun n'est identique à l'autre, formant des lignes courbes qui se suivent, s'organisent en vagues, en rémiges, en éventails qui semblent parcourus de brise et onduler comme une rivière. Quelques feuilles mortes s'y promènent, y font de courtes danses, de sèches musiques, des mimes arrêtés dans des positions fantasques. Le journal de la rivière a jeté toutes ses pages au vent, à l'eau, au sol, toutes différentes, toutes uniques mais toutes remplacées et renouvelées chaque jour. Pourtant elles n'ont que quelques mots toujours les mêmes pour définir leurs couleurs, leurs nuances, le regard qu'elles jettent au ciel, les pensées qu'elles reflètent.
Dario à côté de moi me surprend : cette couleur, dit-il, est due à la vie intense qui est au-dessous. Je n'y avais pas pensé.

Journal de la rivière

jeudi 31 août 2023

Familiarités

 Sur le pont, au passage nous nous caressons — moi de quelques mots, infimes, intimes, poissons volants ricochant sur elle sans même avoir été prononcés, elle de sa couleur languide débordant le ciel jusqu'à moi, m'adoptant tout entier dans le jour.
Ces petites familiarités d'un instant, marginales à tout discours, à tout emploi du temps, sont en fait au centre de l'existence, au centre et sur le front, faisant face à l'avenir. Elles ouvrent la vie sociale, comme une étrave ouvre la mer — éclatement d'espoir à la vie des terrestres.
Ces petites familiarités me font penser à Bruno Latour qui a vu "un air de famille" se faire jour parmi nous et le monde.

Journal de la rivière

Bruno Latour, Où suis-je, 2021

lundi 26 septembre 2022

Sautant d’une rivière à l’autre comme d’un arbre à l’autre, j’atterris sur une montagne, dans un chaos de granite aux couches brisées, soulevées, cassées, desquelles surgissent les longues racines des pins plongeant dans les profondeurs, forçant ou tentant de forcer la dureté des roches avec leur tendre force nourrie d’eau et de soleil, mais le vent, la tempête, la neige qui s’en sont mêlé au cours des âges et tout récemment encore laissent tout cela dans un enchevêtrement titanesque de vies et de morts, sur lequel la fourmi humaine se déplace, ou croit se déplacer quand tout en réalité bascule dans le mouvement du temps, et dévale en galaxies.
Les grands pins élancent vers le ciel leurs troncs couverts de larges touches d’ocre rouge étagées comme dans une peinture d’André Derain. Ils ont cette matière légère et douce, ni tiède ni fraîche ni chaude, idéale pour le bonheur de la main, cette écorce qui se brise et nous reste comme un inestimable cadeau du monde, friable friandise pour le regard et le toucher qu’on émiette et laisse couler sur le sol. En bas, la rivière sortie au soleil de sous le pied de la montagne décrit de larges méandres dans un vaste lit pierreux avant de trouver le fleuve rageur qui va la descendre à la mer. Très haut des oiseaux blancs, aigrettes ou mouettes, promènent leur regard sur la rivière bleue qui serpente toute petite en dessous. Nous les voyons dériver, s’attendre, partir ensemble, tandis que nous sommes (ou paraissons), comme sont les remous blancs dessinés sur la rivière, immobiles sur un chemin de fourmis.
 

 Journal de la rivière 20

Mouettes, poules d’eau, cormorans et hérons, pigeons, freux qui font grandes fêtes le soir en automne, canards mandarins multicolores, cygnes poseurs, et les ragondins l’été qui glissent entre les jambes de tout ça, se dressent devant vous sur leurs talons, toute moustache luisante, pour cueillir les miettes de votre main ; toujours de nouveaux arrivants, des anciens revenant pour entrouvrir un espace possible de vie sauvage. La capacité d’émerveillement des humains comme, à l’opposé, leur appétit de détruire sont des facteurs importants du destin de cette planète, peut-on comprendre là. Il existait, il existe toujours, en de nombreux endroits de la terre, un jour de relâche où les humains mettent un pied dans cet espace insolite. Aussitôt quelque chose apparaît dans leur démarche, un air vague, un rythme, une familiarité, un accent retrouvé du langage... ils sont un instant saisis parmi le peuplement de la rivière.
Deux jeunes hommes un peu fluets passent près de moi, qui semblent tout exprès vêtus de façon trop conventionnelle, tous deux pantalon et blouson sombres, ce qui m’étonne car plutôt que d’être des Dupond-Dupont, ils sont des Tintins, mais l’un me surprend quand il m’apparaît soudain de face garni d’une barbe noire volumineuse et bien taillée. Ils me dépassent, ce sont deux jeunes damoiseaux marchant main dans la main ou plutôt main de l’un dans la poche de l’autre.
Qu’est-ce que l’art en ce pays du bord de l’eau, que sont les notes de musique ? Où la couleur, le pinceau, le crayon qui déplacent les formes et les lignes ? Où, sur la berge, sur le pont, sur les places attenantes, sur les toits, dans le ciel des rues, la danse, la variation et le jeu des limites ? Où la cohabitation, l’échange des perchoirs, le parlement des rêves, ici où tout s’expose et s’offre à découverte ?
C’est une fée que l’enfant voit à l’intérieur d’une des petites cerises blanches de papier froissé qui pendent à cet arbre. Pour elle c’est l’arbre à fées.
C’est la vieille femme qui venait jeter son seau, tous les jours, qui faisait des allers retours avec des épluchures dans son tablier ou traînait des objets volumineux, venait jeter boyaux et carcasses, déchets peu ragoutants. La rivière lui servait de décharge, dans un sens archaïque, car elle la nourrissait comme on nourrit une bête, de ce qui lui revenait, une bête saine et qui a de l’estomac. Elle habitait une masure en face et semblait faire partie de ce lieu façonné par des générations de riverains... Puis on a restauré les maisons, on a refait les berges et les pelouses. Je ne l’ai plus revue.
 

 Journal de la rivière 19

L’instant est irremplaçable. Quand le souffle de l’air fait face à la poitrine de l’homme, à son chandail de laine, s’oppose doucement à sa marche, au buste, au cou, au menton un peu en avant, la casquette du vieil homme calée sur sa tête, penchée un peu en avant aussi – tout d’une pièce. La silhouette sur la photo avance contre ce petit air frais dans l’immensité de l’instant. Irremplaçable, la photo montre ce que les mots tentent de dire : la casquette, claire sur le fond vert volumineux des arbres, un peu enfoncée comme un béret, qui épouse la rondeur du crâne puis sur le devant s’écrase un peu et penche dans le mouvement décidé de la tête, le visage animé d’une souple énergie, presque douillette, presque d’oiseau, d’une légère pâleur de nid, rosée par le sang chaud logé sous la peau et la chair placide de l’homme confiant dans sa marche. Derrière l’oreille et sortant à l’arrière de la casquette, la courte chevelure blanche et lisse s’arrondit, légèrement gonflée comme la moustache blanche qu’il a sous le nez, petit nez arrondi de même que le menton. Par-dessus le chandail clair, il porte une veste ouverte, bleu-indigo-violet, couleur de fruit, veste de travail ou blouson. Le pantalon gris est un pantalon de ville. L’instantané de la photo suspend sa marche dans son énergie souple, un peu lourde, projetée en avant tout d’une courbe, prête à pivoter de l’appui d’une jambe sur l’autre, celle en arrière décrivant avec l’épaule et le bras qui tient les mains dans le dos une gracieuse ligne fuselée d’oiseau qui s’élève lentement.
Sur l’étroit sentier il longe la rivière calme qui glisse en verts irisés devant le front impres­sionnant des feuillages épanouis qui se mêlent sur la rive opposée. Un peu au-dessus de sa tête on voit une partie du grand cyprès qu’il vient de dépasser et qui lui fait une voûte généreuse de ses branchages désordonnés, verts et crus. Il maintient le cap de ses pas sur la ligne d’aval de la rivière.
Cet homme que je ne connaissais pas, je l’avais photographié avec le souvenir d’un autre homme que je ne voyais plus, après avoir aimé le regarder passer, presque régulièrement, fasciné et inquiet de le voir porteur, comme aussi d’autres hommes qu’il m’évoquait, de richesses subtiles et rares que le temps allait emporter.
L’homme de la photo était moins âgé, moins aristocrate, plus paysan, il l’avait remplacé en quelque sorte comme une génération en remplace une autre. Il me faisait penser que ma place pourrait se trouver à leur suite.
De passage dans cet immense décor de la rivière où l’imposant rideau de fond végétal change et entremêle ses couleurs au fil des saisons, les humains n’ont pas moins leur place, dans la même danse des particules qui forme le cours d’eau, l’air et tout ce que contient la composition. Est-ce cela, cette complétude, cette danse, que vise le regard esthétique, le regard de l’imagination... prenant la photo, dans l’urgence du désir instantané, sait-on, ou devine-t-on, ce que l’on cherche à capturer ?
Depuis quelques années, je ne prends plus de photos. On ne peut pas photographier monsieur Nuit... ni, bien sûr, cela je n’y ai jamais songé, la rivière...
Dans le texte des mots cachés reviennent de temps en temps, semblent insister, jusqu’au moment où ils remontent au grand jour, où ils sont arrivés à leur fin... la longueur de temps est de mise... c’est sans doute pourquoi on est là, près de la rivière. Se disant : elle est déesse en la matière... et l’on est un enfant.
 

 Journal de la rivière 18

Des minuscules touches blanches fleurissent les branches des pruniers. Sur le sentier passent maladroitement des personnes étranges plus encore que les arbres et que les oiseaux, leurs bras, leurs jambes semblent partir en tous sens avant de trouver leur progression, leurs têtes vont en déséquilibre ; leurs visages offrent de grands espaces inconnus, ils forment une société de trois personnes dont deux se meuvent de façon tout à fait extraordinaire, une troisième pousse devant elle un large siège métallique. Le temps est suspendu. Le souhait de nous saluer, d’échanger un signe, même invisible, de reconnaissance entre passants ne me vient qu’après nous être éloignés. Mon regard, capté par l’étrangeté de leurs mouvements, n’a pas su frôler le leur.

 Journal de la rivière 17

 Parmi les arbres squelettiques et noirs encore pour la plupart, il y en a un soudain qui m’arrête, assez rond, de la taille d’un petit érable, tout affublé d’une multitude de boulettes claires, comme un chapeau de clochettes sur la tête d’un ravi, et je ne saurais le dépasser sans un brin de joyeuse et d’attendrie conversation. Ses trésors ont l’air de petits sacs de toile gonflée, gros comme des cerises, des petites bourses de papier de soie, rondelettes, d’un blanc défraîchi, jaunet, nombreuses... plus qu’un enfant pourrait dessiner de fruits dans un pommier !
J’ignore le nom qu’on a donné à cet arbre, et je lui demande secrètement rendez-vous, car le désir me vient d’aller un peu plus loin dans l’aventure.

 Journal de la rivière 16

Monsieur Nuit me suit de loin de branche en branche et de nuage en nuage, il peut se poser sur le trait blanc de craie du col d’un ramier, il peut plonger avec le corps noir d’un petit foulque à ressort tel une boule de bilboquet, monsieur Nuit que je vois partout, le jour est sa cachette. Demanderais-je au merle ou tout autre animal s’il est aussi accompagné d’un monsieur Nuit, si tout est double en ce monde, si tout miroite entre obscur et lumière et se compose deux faces pour parcourir sa vie comme je le fais avec mon papier-crayon.
Monsieur Nuit a-t-il vu le bec orange de l’Oie, de mère l’Oie qui est plutôt une vieille demoiselle, robe peignée de marrons clairs et de gris, et déployant un arrière-train juponnant de froufrous comme on n’en imagine plus, volumineux et d’une blancheur immaculée, qui doit subjuguer les jeunes canards qui la suivent. Elle a des petits yeux ronds très vifs dans un visage à lorgnons élégants, un visage de gouvernante attentionnée ou de grand-tante distinguée. Depuis des générations des petits canards la suivent, jusqu’à leur adolescence attardée. Les parents lui confient sans doute la couvée de bonne heure et peut-être en profitent-ils pour voyager. Beaucoup partent en croisière, on les voit passer nombreuses encore au-dessus de cette rivière.
Monsieur Nuit fait-il la planche sur le dos des nuages, ébloui de soleil ?
 

 Journal de la rivière 15

Un oiseau fait ti tit dans les hautes branches d’un tilleul encore décharné, malgré le temps radouci, des violettes discrètement fleuries dans leurs coins, et partout des touffes dressées de vertes lancettes préparant leurs bouquets jaunes, ti tit ! retentit clair, attend, rejoue la note double, pointue, sonore, attend et de loin on lui répond, il change de ton, très précis, autre couleur, to tut ! to tut ! et la réponse au loin, le son bondit, musicale conversation, le soliste entonne une légère variation, plusieurs réponses très loin piquetées, puis comme un triolet d’une sonorité inouïe, répété tel quel réponse venue, et l’on pique dans une autre couleur, deux notes, trois notes, toujours brèves, ciselées. Nous assistons au concert, ébahis, monsieur Nuit, le Jacques et moi (qui suis-je), cherchant à voir – plissant les yeux, tordant le cou – le petit oiseau à queue effilée, dos brun clair dans le soleil, petite tête et bec tout fin mais trop haut pour qu’on ait une image précise. Il varie encore son chant, des gouttes mesurées, rondes, d’autres couleurs, renouvelant le rythme, deux notes, trois notes, jusqu’à quatre. Les réponses lointaines se multiplient, puis il part en rapide fuseau vers un tilleul distant, très haut, trop loin pour notre vue. Mais le chant installé perdure, ou plutôt a révélé quelque chose qui maintenant va perdurer – la musique, jouée des uns aux autres.

 Journal de la rivière 15


 

 Je n’ose pas dire que je dors entre les jambes de monsieur Nuit, ou que je dors en corps à corps avec lui.
Ressortant de là, hésitant et me dessinant des branches de forêt pour garder vraisemblance à l’instant tel que je croyais l’entendre en allées et venues d’un monsieur Nuit familier remuant le contenu de la canopée où dormaient peut-être encore des singes dans leurs nids… un arbre étirant des jambes et des bras… des martinets dormant sur le dos des nuages... les mots glissent jusque dans la main, imaginent le crayon qui les fait gardiens de l’oubli.
La tourterelle goulue appelle son autre, maintenant. Une nappe de rumeur s’étire, le quotidien est réveillé. Je suis resté un vieil enfant. Les cadeaux du jour solaire dans les arbres sont tels que vous courez les enfouir dans une cachette. Vous savez que quelqu’un les trouvera, vous avez un instinct d’écureuil pour vos bonheurs. Puis vous vous parachutez ou vous glissez de branche en branche pour rejoindre le sol.

 Journal de la rivière 14

« Je vous ai entendu brasser pendant des heures, si bien que je n’ai pas beaucoup dormi. »
Monsieur Nuit ne réagit pas.
« Qu’est-ce que vous faisiez ? si ce n’est pas indiscret…
— Vous le savez mieux que moi
— ???… Et vous me vouvoyez maintenant ?
— Vous voyez, je vous considère comme mon égal… Vous êtes un personnage, comme moi.
— Mais je n’ai pas l’honneur de me connaître, je n’ai pas de nom
— Ça viendra peut-être, patientez.
— Cette nuit vous avez…
— Ne perdez pas de temps, c’est trop tard. Plus rien ne s’est passé.
— ???… Vous avez oublié ?
— Tout comme vous. Rien ne s’inscrit.
— Mais ce qui s’est passé a eu lieu !
— Bien des choses n’ont pas de suite. Allez, je disparais ! »
Et cette voix qui me répondait, soudain je ne sais plus où la fixer. Je n’ai que des bouts de bois dans les mains, dont j’écoute les premières notes, hésitantes, comme en désarroi dans le concert du vent et des oiseaux.
 

 Journal de la rivière 13

 Ce matin la rivière se montre huileuse, opaque, peu éloquente, elle se trouve une nouvelle matérialité, elle fait des dos de crapauds, elle m’ignore.
Je la comprends.
Avec ce genre de mots, maintenant, on ne peut écrire autre chose que des énigmes.
Le dernier mot entré dans le sac, ils ont tous perdu leur raideur. Ils ont fait la paix avec les hommes. En le regardant maintenant, le mot réticent, le mot resté en arrière, qui se cachait dans l’ombre, malingre, comme un loup apeuré qui venait se rendre, qui sentait que sa superbe, son royaume, sa forteresse  allaient disparaître, ce dernier mot est sans secret… Il fit (il crut faire) partie d’un monde vivant, mais vivant est un cours d’eau, vivant se moque des mots et court en dessous dans l’invisible, dans l’indistinct où tout se défait et refait. Sur la berge, les mots un jour baissent la garde, jusqu’au dernier. Supposons maintenant que c’était le dernier, celui-là.
Il avait quelque chose d’intime, plus encore, de familial, de générationnel. Il tenait comme un sourd accroché à la terre, ancré par l’intermédiaire de mon père et de mon grand-père, et toute la société humaine semblait refuser de me le céder. Travail, c’était ce mot, marqué du sceau de fer à cheval dans la terre et dans le destin de ceux qui en dépendaient (le terrestre ou plutôt le terreux, le paysan, aussi bien que le cheval). J’appris par mon père les mots que son père lui avait dits un jour, peut-être avec bienveillance et bonhommie, car les mots s’y prêtaient, peut-être (plutôt) avec l’autorité légendaire, sinon terrifiante, que lui savait mon père (et dont il avait pu se libérer, plus ou moins). Il me les confia un jour (ces mots, ce refrain, une sorte de maxime) inopinément, désolé que je montre si peu d’empressement à entrer dans le métier d’instituteur qu’il m’avait songé, et même dans tout métier, et elle fut pour moi, cette maxime, joyeuse et aimée tant pour sa syntaxe rare venue du latin que pour sa sagesse de vilain, digne d’un fabliau :

si tu travailles pas poulian
tu travailleras rossian

C’était peu après la rencontre de monsieur Nuit, quand ce mot commença à céder. 

 Journal de la rivière 12

dimanche 25 septembre 2022

Le Jacques sort de sa cabane. Il est déguisé en oiseau, un gros jabot rouge épanoui à son cou décharné – semblable au chiffon rouge que les petits pâtissiers de Soutine triturent dans leurs mains –, au sommet de sa tête une crête du même rouge gorgé de sang retombe sur elle-même telle une langue tressautant à chaque pas. Sa tête dressée pivote de droite et de gauche, plonge et ressort comme celle des zanni de commedia dell’arte. Avec ça une redingote en charpie et une grosse queue d’oie ébouriffée. Il s’en va tâter l’eau du bout de la patte, qu’il a bottée de caoutchouc comme pour l’affût aux canards. Il reste un long moment la patte en l’air, et puis retourne à la cabane se changer.
Je me cache. Pour poser discrètement culotte, en sauvage, observant la ville de loin, sans entendre sa rumeur. La rivière est assez large pour nous en isoler – il y a d’ailleurs, pas très loin, un encadrement à tableau, vide et planté sur un poteau de bois à hauteur de photographie pour tirer le cliché du pont avec l’enfilade de bâtisses du quai opposé, la massive collégiale au milieu, dans sa silhouette d’un autre âge. Le piège est voyant. Le panneau est vide de représentation, la rivière, la berge et ses habitants, tout est présent, tout est passé, tout est futur. Quand tu parles, le son de ta voix se perd dans l’inconnu.
Jacques est ressorti, trottant au ras du sol sous une pelisse de chaume noirci, furetant alentour, humant jusqu’à moi et me fixant du bleu-gris pâle de ses yeux. Aucun son ne sort de nos bouches mais l’échange se fait : un long transbordement qui nous ébranle intérieurement, que nous éprouvons tous deux quelques secondes avant de nous éloigner.
Je reconnais tous les arbres de cet endroit sans en connaître aucun. Je reconnais l’air qu’on y respire, sa température, ses parfums, ses irritations, sa transparence et ses brumes, ses gammes de lumière, sans rien en connaître. Je suis là et je n’y suis pas. Une araignée, curieuse, descend à toute vitesse de sa branche et vient m’interroger sous le nez, petit ventre blanc, tout rond, puis remonte le long de son fil.
 

 Journal de la rivière 11

 Les petits bouts de dialogue que nous avons pu avoir, monsieur Nuit et moi, sont aussi furtifs que des rendez-vous de moineaux ; imprévus mais venant à point. Comme si on avait disposé toutes les pièces du jeu – les arbres, la couleur du ciel, le souffle de l’air, l’ombre du nuage – juste pour ce bref événement, pour cette soudaine magie : monsieur Nuit et moi, oiseaux parmi les oiseaux, ailes ouvertes dans l’immensité.
Cela ne dure pas mais nous débarrasse de la durée. Je mesure toute la science de monsieur Nuit ; c’est lui, toujours, qui disparaît le premier. Il se sait impromptu, éphémère, disparate. Il est un visiteur du jour, un cri de geai dans la forêt, un parfum d’aubépine. Monsieur Nuit n’est monsieur que pour moi.
Je l’ai cassé comme un jouet. Je le remonte, je le recolle, je l’articule. Monsieur Nuit est un violon et une poupée, monsieur Nuit a posé son sac et tout y était, tout le nécessaire à mes désirs.
C’est seulement lorsque je dors, qu’il me confond.
À l’heure de midi, un cyprès merveilleusement noir – un brou de vert au soleil mêlé, touché de jaune forestier – se tient droit dans le bleu du ciel qui l’entoure de ses bras et le troue de grands yeux comme des lacs.
Une mouette tranquille passe au-dessus de nous, inattendue, large, blanche et marquée de noir au bout des ailes.

 Journal de la rivière 10

J’ai repêché monsieur Nuit au bout d’un bâton. Il est remonté dégoulinant avec un petit sourire qui n’était pas le sien. Il remontait des charpies de matières molles brun-vert-bleu-noirâtre qui lui pendaient comme des barbes et le couvraient jusqu’aux pieds.
Il ne m’a pas semblé intéressé par une conversation et c’était évident, je l’avais laissé tomber comme une vieille savate et je ne m’étais pas préoccupé de son sort pendant plusieurs jours. Je pensais maintenant à la vieille godasse de Van Gogh après avoir surtout pensé au bœuf écorché de Soutine qui m’était resté en travers du corps depuis mes quinze ans quand nous étions allés au musée découvrir Bonnard, Matisse etc. et que brutalement c’est Soutine qui barre le chemin de toute cette carcasse sanguinolente. Tout cela était venu remplacer les mots, je le comprenais bien maintenant, de même que monsieur Nuit ou moi-même nous étions capables de rester muets pour laisser parler les choses – ou plutôt les êtres – qui nous entourent. L’homme est un sujet parlant : voilà ; même quand il est muet il est en train de parler ce qui l’entoure – jusqu’aux entrailles du bœuf.
Je décroche monsieur Nuit de la branche tombée qui m’a permis de le récupérer et le jette sur le sol. On pourrait très bien le piétiner il n’y trouverait rien à redire, pas plus que mes dessins tracés dans la boue, ou rayés sur les schistes, pas plus que les nervures des feuilles de platanes. Le bord de l’eau est riche de vies, riche de peuples dont nous ne connaissons pas la morale. C’est pourquoi j’aime venir y prendre place.

 Journal de la rivière 9

À 18 heures 30 monsieur Nuit sort du sac. C’est l’heure où le soleil tombe dans la mer, quelque part. Ici, c’est un instant gris-vert-argent, monsieur Nuit remue et se tortille en essayant de dégager ses épaules des limbes du sac, la tête est dehors mais le cou ne passe pas. Il me faut bien vite faire sauter les bretelles de mes épaules pour lâcher le sac à terre et lui donner une chance de s’extraire.
Bonjour monsieur Nuit, vous voici bien oppor­tunément, lui dis-je avec un peu de cérémonie. Il encaisse, il s’étrangle et devient tout pâle. Dans mes mains je le sens qui ramollit et j’entreprends de le battre pour le ranimer. Je le bats comme linge comme j’ai entendu qu’on faisait d’un nouveau-né inanimé à la naissance. Je n’ai pas peur pour lui mais je frissonne pour moi rétrospectivement. D’ailleurs je m’apprête à le jeter comme j’ai fait pour des chats (exécutant stupide d’un crime spéciste), il se rebelle, comme les chats, d’un borborygme intestinal à l’intérieur du sac où sont les mots, tous les mots maintenant, me dis-je – je n’ai d’autre refuge que de plonger, moi-même, la tête à l’intérieur du sac, tandis que les fesses et tout ce qui reste dehors va être dévoré par les fauves, les insectes, les monstres inconnus. Car le vieux bonhomme m’a fait entendre, avant de s’éteindre, ces mots fétides : Ne serais-tu pas un peu, toi aussi, un personnage ?
Mes yeux se sont fermés, mes oreilles de même, le soleil s’est écrasé, m’entraînant dans le néant. Une page s’est tournée.
 

 Journal de la rivière 8

Je ne vais plus sans mon sac sur le dos.
Je pense soudain, arrivant sur la berge... ce n’est pas la première fois que je jette des mots à la rivière.
L’eau les avait avalés presque aussitôt ; sans en faire grand cas. J’ai vu comment elle s’y prend avec les mots... c’est une minuscule friandise, elle les lèche et les disloque, aussitôt. Sans doute ont-ils du goût, des nuances de goût, des pointes de saveur... mais pour elle c’est infime, pour ce monstrueux appétit. J’imagine qu’elle se régale, mais je n’ai aucune idée de la minuscule sensation que peuvent lui procurer des mots, même choisis savamment, précisément, comme l’avaient été ceux de mon cahier. Toute ogresse qu’elle soit, la rivière est douée d’une fine diversité de dégustations, de déglutitions, de déliaisons, dissolutions, ondulations et roulés, coulés ou lâchers ; de tous ces talents elle ne laisse entrevoir qu’un éclair.
Il est certain qu’elle a tiré le goût des mots de mon cahier en un subtil instant, quand j’aurai, non moins subtilement mais au cours de deux ou trois années précédentes, élaboré ce miel d’écriture au péril des ressources de mon cerveau et de mon corps affolé. J’ai gardé, je m’en souviens bien, une sorte de nausée pendant plusieurs semaines – peut-être le temps, vu depuis mon propre imagi­naire corporel, que l’encre des pages soit entièrement recyclée.
J’avais écrit ce « journal de la rivière », jour après jour, tenté de noter ses couleurs indéfinissables mais qui sont sa beauté même, comme s’il me fallait l’avoir dans la peau, définitivement, avec sa palette de nuances infinies et toujours surprenantes.
Le cahier, bleu de couverture, d’un bleu d’immensité dans la main, lustré et constellé de trajectoires minuscules qui s’effaçaient comme des étoiles dans l’azur du matin, ce cahier porteur d’irréel et de laborieuse pâtée nous était devenu tellement commun, à la rivière et moi, tellement frère, parent, familier que lorsque j’en envoyai la copie à l’éditeur, quelques jours après, n’y tenant plus, comme fautif, je lui téléphonai pour lui dire de me renvoyer le manuscrit, que j’abandonnais l’idée de le faire publier. Il tenta de comprendre le fond de ma pensée, mais il n’y en avait pas, hormis l’impatience que je ressentais. Et j’ai pu ainsi jeter – ou relâcher – le cahier dans la rivière. Alors se termina – ou s’éloigna – ce long épisode d’une histoire trop proche entre elle et moi.
Mon sac sur le dos, j’arpente maintenant la berge, plus de dix mille journées ont dû couler depuis lors, me donnant à comprendre que la rivière, qui a bien voulu manger les mots du cahier – comme elle mange tout ce qui vient à sa portée – a sa propre langue, son propre métabolisme monstrueux et beau, que je ne puis que tenter d’entendre. Je rétablis gaillardement le sac sur mon dos, je sens le petit personnage du vieux monsieur Nuit qui ballotte dans son sommeil.
 

 Journal de la rivière 7

J’ai trouvé un personnage. Je ne suis plus seul. Depuis quelque temps, tout m’impa­tientait, me travaillait. Enfin nous nous sommes trouvés.
J’ai trouvé monsieur Nuit – oui, pourquoi ne pas l’appeler monsieur Nuit, lui-même ne sait plus très bien comment il se nomme, l’autre jour c’était : Nuit-et-Jour, et voilà qu’il me dit « Appelez-moi monsieur Nuit si vous voulez faire de moi un personnage. »
« Faites-moi traverser le pont, ce jour d’eau grise jaune-vert-bleu-marron, c’est cette rivière qui me donne le goût du jour », me dit-il encore, avant de s’endormir, le sac sur le dos, les yeux fermés, la tête fléchie.
Le sac est lourd, il l’aura entraîné.
Il me donne en passant une phrase ou deux à la volée pour que je puisse le suivre. Le sac qu’il porte sur son dos est le plus mystérieux de sa personne ; il le tient comme un gros baluchon, d’une main par-dessus l’épaule ; c’est gonflé, bosselé, bien vivant, comme un ourson.
Car ce ne sont pas des choses inertes, non, c’est son lot d’existence là-dedans, c’est ce qui le fait vivre, visiblement... c’est la nuit qu’il porte sur son dos.
C’est sa nuit qu’il porte comme un boiteux porte sa jambe, comme un ventru porte son ventre.
Mais il le pose, son sac. Il me l’a dit qu’il le pose et c’est cela le plus mystérieux... je ne sais pas ce qu’il en fait.
Je me retiens de faire de lui une marionnette, un polichinelle, une pâte à modeler... c’est tentant de faire des personnages imaginaires !
Mais l’homme est bien là, il a son sac, et ses organes qui le tourmentent, les pieds dou­loureux, les orteils gonflés d’engelures car le sang circule mal. Il faut le porter pour lui faire traverser le pont. Il ne supporte pas le fauteuil roulant, pas même l’idée de fauteuil, qu’il soit roulant ou non.
Maintenant il marche, jusqu’à s’endormir debout, derrière moi. Il s’appuie sur mon dos comme un enfant. Il n’est pas bien lourd, guère plus qu’un nuage, à ce que je sens. Faut-il aussi que je l’appelle monsieur Nuage ?
Je ne lui ai pas mis d’oreiller sous le menton, je l’ai laissé ainsi, la tête en suspens. Il s’est réveillé au bout de deux ou trois minutes.
« Sais-tu que j’étais sur le dos d’une gazelle dans le concerto de Brahms, là le violon me tire un fil d’or, me lance, m’effile et me jette à la volée dans le lit de l’orchestre comme un courant dans une rivière. Si tu viens dans cette musique, tu écoutes et tu racontes ce qui t’arrive, ton corps poisson parmi les poissons de l’eau. J’ai tout ça dans mon sac, sais-tu !
Si tu me prends, si tu m’emportes avec toi n’oublie pas la moitié de mes affaires : le jour et la nuit, le cheval, la gazelle, le violon, les poissons, arrange-toi pour tout mettre. »
En partant j’ai pris ce sac sur mon dos... d’un simple mouvement je me suis redressé, ragaillardi, je l’ai fait mien.

 Journal de la rivière 6